Violences et larmes
Violences et larmes
Je crois qu’il est important d’introduire une balance dans notre vision de la souffrance. Nous sommes tellement habitués à ce qu’elle s’exprime en pleurs, en larmes, en peine, en faiblesse, en crainte, en timidité, en fuite et d’autres choses qui ne me viennent pas en tête à l’heure actuelle que nous pouvons être dupés par cette réalité.
En effet toutes ces caractéristiques que je viens d’énumérer ne sont que l’expression de la souffrance. Elles ne sont en rien la souffrance elle-même. Elles sont les conséquences d’une incompréhension, d’un refus d’une situation que nous avons vécu mais avons du mal à laisser passer. Bien que notre œil ait été entraîné à voir la souffrance dans la perspective que j’ai décrite plus haut, la souffrance peut s’exprimer aussi d’une autre façon.
Elle prend la forme dans certains cas de la violence physique sur soi et sur les autres, de la violence verbale contre soi et contre les autres, de la brutalité vis-à-vis des autres et de soi-même, des cris, des insultes, des moqueries, du rabaissement des autres et de soi, de l’attaque des autres, de l’humiliation des autres, des petites phrases assassines et il y en a certainement que j’en oublie. Cette vision des choses bien qu’elles soient très répandues n’est pas complètement ressentie comme tel. Or il s’agit aussi des conséquences d’une situation qui n’a pas été ingurgitée totalement par celui ou celle qui exerce cette violence.
La personne qui pleure et la personne qui est violente mettent en scène chacun à leur façon la souffrance qu’ils n’arrivent pas à dépasser. Ils sont tous les deux bloqués et emprisonnés par des circonstances qu’ils ont du traversé et qu’ils n’ont justement pas pu compléter le passage. C’est cette traversée inachevée qui créé leur souffrance.
En se mettant en scène soit par la violence ou les pleurs, la personne souffrante montre en réalité la façon dont elle fait face à la situation qui la ronge. Certains vont créer des situations qui leurs donneront l’occasion de casser quelque chose car il y a en eux ce besoin de casser ce qui les maintient prisonnier de cette souffrance. Leur incapacité à rompre les liens qui les unissent aux circonstances qui ont créés l’incompréhension et donc la douleur en eux, va motiver leurs besoins constant de casser l’autre, de l’humilier, de le rabaisser etc.
C’est donc l’humiliation et le rabaissement qu’ils ressentent face aux situations qu’ils ont vécu qu’ils mettent en scène lorsqu’ils humilient et rabaissent l’autre. Lorsqu’ils frappent l’autre, ils mettent scène leur besoin de casser ce qui les attache à leur souffrance. Tant qu’ils n’ont pas fait la paix avec les évènements par les lesquels ils sont passés, ils vont continuer à mettre en scène ce genre de situations car ils n’auront pas réussis à passer au travers des circonstances qui les minent.
De l’autre coté, ceux qui sont dans les pleurs mettront en scène des situations qui vont leur permettre de pleurer, d’être craintif, d’être malheureux afin d’exprimer comment ils se sentent en raison des évènements qui ont eu lieu dans leur passé. Comme les violents, tant qu’ils n’ont pas clarifié ce qui les ronge, ils continueront de tout faire pour se mettre dans les situations qui les feront exprimer cette douleur.
Maintenant que nous avons dis cela, je tiens à préciser que lorsqu’il y a un incendie, peu importe la qualité de l’eau ou la quantité, il faut éteindre le feu si nous en avons les moyens. Donc quand l’une de ces personnes exprime sa souffrance par la violence, il faut prendre toutes les dispositions qui vont l’empêcher de le faire ou l’arrêter dans ce processus. Selon la loi des hommes, cet homme ou cette femme doit être condamné. Dans cette condamnation qui semble-t-il est nécessaire pour un bon fonctionnement de la société, il ne faut pas oublier que la violence n’était que l’expression de la souffrance et qu’une fois que nous avons fait face à la violence, il faut aller à la source de celle-ci. C’est à dire qu’il faut traiter la souffrance créatrice de violence.
Malheureusement, dans notre société, ceux qui sont violents ne sont pas vus comme souffrants. Ils sont vus uniquement comme des gens violents. Leur mépris et leur condamnation sont très grands car nous n’allons pas au-delà de cette violence. S’il est vrai qu’il faut se protéger contre cette violence, il n’en reste pas moins que celle-ci n’est que le résultat d’une souffrance. Tant que la souffrance n’a pas été mise en exergue, nous prenons le risque que cette violence revienne nous hanter. Je pousserais même jusqu’à dire qu’elle revienne nous questionner et nous demander avec insistance de la régler. C’est comme si la vie nous renvoyait cette violence à la figure pour exiger de nous que nous la réglions entièrement en allant à la source de celle-ci. C’est-à-dire la souffrance qui l’engendre.
Notre attitude en tant que société qui persiste à gérer la violence au-lieu de se donner les moyens de l’éradiquer, nous empêche de voir les gens violents comme des gens qui souffrent aussi. Vu que notre société ne prend pas la souffrance au sérieux, elle ne peut donc pas traiter la violence sérieusement. Etant donné qu’elle n’accorde pas tant de crédit aux souffrances qui sont enfermées à l’intérieur de nous, qui ne sont pas visibles dans le concret et l’œil nu, il est difficile pour elle de consacrer du temps au traitement de cette souffrance ou même de lui accorder une quelconque valeur. Nous sommes tellement pris dans ce qui est visible que tout ce qui n’est pas visible n’a aucun intérêt. Nous sommes limités dans notre traitement des problèmes de souffrance car nous ne voyons pas le lien qui existe entre ce que nous voyons à l’œil nu et ce qui se passe dans le monde de l’invisible. Nous n’accordons pas beaucoup d’intérêt à la souffrance car elle n’est pas visible or la violence l’est. Nous faisons un traitement en surface au lieu d’aller en profondeur. Il n’y a plus que la gestion du superficielle qui compte pour nous. Le reste est laissé pour compte.
Notre façon de procédé en tant que société encourage l’émergence et la propagation de la violence. Il y a toute une industrie qui découle de la violence et qui finit par avoir intérêt à ce que celle-ci soit maintenue. Donc la gestion de la violence rapporte beaucoup plus que si elle était éradiquée. Ainsi bien que nous sachions comment l’éradiquer nous finissons par ne plus avoir intérêt à ce qu’elle disparaisse. Notre société devient donc dépendante de cette violence pour sa survie. Tous les emplois créés par cette industrie qui profitent de la violence nous empêchent de vouloir que la violence s’en aille. Nous finissons par jouer contre notre bonheur. Les moyens de notre survie deviennent source de nos malheurs. Notre survie physique est basée sur notre souffrance intérieure. En d’autres termes, tant que nous souffrons, nous gagnons notre pain. Voilà la contradiction dans laquelle nous sommes.
Il importe donc que la violence soit maintenue pour que l’industrie qui tourne autour de celle-ci puisse continuer à s’accroître. Pour que l’état ne soit pas accusé de négligence face à la monté de la violence, il faut donc qu’il donne l’impression qu’il fait quelque chose contre celle-ci. C’est pourquoi, il va proposer de gérer la violence au-lieu de l’éliminer. Il mettra donc en place des politiques de gestions de la violence. C’est donc ainsi qu’il justifiera son action.
Pour agir contre la violence, il utilise les instruments qui sont produits par l’industrie qui profite de la violence. Évidement, cette industrie ne se nommera pas ainsi mais plus tôt industrie de protection. C’est en effet beaucoup moins accusateur.
Pour que le système puisse continuer à engendrer de la violence, la société doit donc croire que la violence est normale. Un gouvernement sera jugé à sa capacité à faire diminuer la violence en arrêtant les gens violents et en les mettant en prison. Je ne dis pas ici qu’il y a quelque chose de mal dans cette optique mais je dis que cela ne traite pas la souffrance que ces gens ont en eux. Personne ne propose l’élimination de la violence mais son control et sa diminution. Ils le feront en utilisant les moyens que l’industrie de la protection met à leur disposition. Or c’est cette même industrie qui met les armes dans les mains des gens violents. Ainsi la violence et la protection contre la violence s’entretiennent et se soutiennent. Soit c’est la protection qui s’accroît, soit c’est la violence qui s’accroît. L’idéal étant que les deux aillent de pairs.
Le système a aussi besoin que nous croyions que les gens violents le sont pratiquement éternellement et qu’il n’y a rien qui puisse être fait pour diminuer leur violence. C’est pour cela que nous n’avons comme vision de l’homme et de la femme violent qu’une image de personnes violentes au lieu d’en avoir une image plus complète, c’est à dire une image de personnes souffrantes et dont la souffrance s’exprime par la violence.
Autant l’industrie qui prospère en raison de l’existence de la violence a besoin de violence, autant elle a besoin de victimes de la violence. Il faut donc que les gens souffrent en raison des crimes commis par les personnes violentes. C’est la seule chose qui justifie l’existence de l’industrie de protection contre la violence. Pour soutenir cette industrie, la société doit maintenir l’illusion du jeu qui existe entre les violents et les victimes ou la brutalité et la peur.
Or une vision plus large nous amènerait à voir que nous souffrons tous et que nous l’exprimons de façon différente. Si nous adoptions cette vision, nous donnerions d’autres réponses à la violence que celles que nous donnons à l’heure actuelle.
