Notre première drogue est notre vie
Notre première drogue est notre vie
Voilà, c’est la saison du printemps, la saison des pluies, l’eau va passer partout et se faufiler entre tout. La nature une fois de plus nous invite à suivre son cours. Elle nous rappelle que son jeu de formes, figures, saisons, sons, lumières etc est en perpétuel changement. Elle évolue sans arrêt, elle bouge tout le temps et que même lorsque notre œil non-averti n’est point en mesure de le réaliser, elle se transforme constamment.
Ce qui se passe à l’extérieur de nous, se passe également dans notre fort intérieur. Nous n’échappons pas aux variations de notre organisme, de nos émotions, de notre esprit et comme la nature, nous prenons différentes formes dépendamment des cycles dans lesquels nous sommes. Nous n’échappons pas à la règle du changement.
Rien ne peut être arrêté. Tout vient et s’en va. Tout ce qui arrive doit partir et tant bien même, nous avons l’illusion que ce qui vient reste, nous voyons par la suite que c’est nous qui devons partir. La loi inlassable du changement est. Nous y sommes tous soumis et une fois de plus rien ne peut l’arrêter.
Alors face à tous ces mouvements, il est normal que nous essayons tant bien que mal de nous accrocher à des choses soit disant concrètes. C’est malheureusement en vain que nous le faisons car tout passera. Tout ce qui a été grand fut petit et tout ce qui est grand redeviendra petit. Comme dit la chanson toute pleine de vérité et à la fois si simple: “what goes up must comes down”.
Notre égo issu et construit à partir d’une peur mal digérée s’accoutume très mal à ses changements. Le propre de l’égo est de maintenir l’illusion de la stabilité afin de nous protéger contre la peur que nous n’avons pas su dépasser et que nous ne voulons pas dépasser.
Il fait tout pour nous donner l’impression que les choses sont figées et nous empêche de vivre les changements et de les intégrer de façon positive. Il nous aveugle aux variations et évolutions de notre corps, de notre esprit, de notre espace, de notre vision, de nos relations, de notre chemin, de nos réalisations en nous amenant à nous ligoter à nos peurs et protections et en nous faisant craindre le pire si nous les abandonnions.
Une fois accroché à nos peurs-protections, le changement et l’abandon de ces choses deviennent nos pires ennemies. Nous ferons tout pour nous maintenir dans cette réalité bien qu’elle ne repose sur rien. L’égo fera tout pour nous faire non seulement adhérer à ces songes mais à lutter pour que nous soutenions ces mensonges en dépit des preuves multiples qui existent et qui démontrent que ce ne sont que des vues au mieux partielles et limitatives et au pire complètement erronées de la réalité.
Puisque la plupart d’entre nous vivons ce genre de réalité, nous contribuons tous à notre niveau à maintenir ces illusions et à combattre la réalité. Or pour peu que nous ouvrions nos yeux et observons la nature, nous serions en mesure de suivre et d’apprécier ces mouvements et ses danses qui se veulent répétitives mais qui pour l’œil attentif, pour l’œil observateur, pour l’œil nu et élargi est sans cesse des films nouveaux.
Notre vision étriquée nous fait peur de l’élargissement et du rétrécissement bien que ce soit là les choses les plus naturelles qui soient. Alors comment dans ces conditions ne pas comprendre celui qui fuit la réalité soit par le travail, soit par le refus de se poser, soit par le fondement d’une famille et le combat pour une grande cause, soit par la drogue, soit par le remplissage de sa vie par de multiples activités qui lui feront éviter de prendre pied sur la terre ferme. Comment ne pas avoir de la compassion pour lui.
Toutes ces activités bien que nobles à part pour la prise de drogues sont néanmoins des activités qui sont diminuées par notre refus d’être en contact avec notre réalité première. Elles servent toutes de refuge contre la réalité et à ce titre elles sont des drogues. Tout ce qui est utilisé comme une fuite de la réalité ne sert qu’à nous maintenir dans une situation de dépendance et tant que nous sommes dans cette situation, il n’y a rien de différent entre notre comportement et celui d’un drogué.
La société approuve que nous soyons drogués à l’argent, à la réussite de notre famille, à la protection de notre famille, au succès de nos enfants, au succès de notre pays, à l’appréciation de l’art, à la reconnaissance de l’autre, à l’aide des autres, au soutien de nos amis, à l’amour des autres, à la lutte pour nos idéaux etc. Or si ces batailles sont faites aveuglément, sans que nous ne nous rendions compte que nous sommes soumis et dépendant de tout cela et avons peur de les perdre, cela veut dire que nous accomplissons ces tâches machinalement sans comprendre que la peur de perdre ces choses nous fait créer de la violence à l’intérieur de ce que nous réalisons.
La peur nous amène inéluctablement vers une protection et je devrais même dire vers un rejet de l’autre. Ce rejet est la fondation de la violence et vient ternir tout ce que nous réalisons. Notre aveuglément nous permet d’être violents sans que nous ne voyions d’où vient cette violence et que nous pensions qu’elle soit intimement liée à ce que nous sommes or elle n’est que le résultat de notre myopie aggravée. Cette myopie est voulue et encouragée par nos institutions et bien sur grâce à notre complicité.
Au lieu de vivre notre vie, nous sommes sous perfusion de celle-ci. Nous avons notre dose de vie quotidienne. Rien n’est fait pour nous amener à sortir de cette dépendance bien au contraire. Tout est fait pour nous donner d’autres combats lorsque nous sommes fatigués et ne croyions plus à ceux pour lesquels nous nous battions par le passé. Je devrais dire lorsque “l’effet de champignon” provoqué par les causes auxquels nous adhérions par le passé n’agit plus, nous sommes tout de suite mis devant une autre cause, un autre combat, une autre injustice, une autre violence. Tout doit occuper notre esprit sinon nous tombons dans la réalité que nous fuyions de toutes nos forces. Malheureusement pour nous, il n’y a que cette réalité qui peut nous sauver et nous faire sortir de cette dépendance à l’illusion qu’est notre vie.
C’est ainsi que combats après combats, luttes après luttes, causes après causes, nous injectons dans notre corps et esprit notre dose de drogue qui nous permettra de fuir notre réalité, je devrais dire, qui nous permettra de fuir la réalité. Alors ces drogues sont se prennent sans seringues, sans pilules, sans poudre mais elles sont néanmoins des drogues et les effets à long terme de celles-ci sont aussi dévastatrices que celles que nos lois condamnent. D’ailleurs parfois pour tenir face aux mensonges que nous créons et que le système nous aide à créer, ils nous prescrivent des drogues cette fois-ci complètement légales qui vont nous maintenir dans le système. Notre première drogue est l’illusion de notre vie.

