Laissez couler
Laissez couler
Alors voilà, tout est dit, il n’y a plus rien à rajouter. Ce qui sera dit après n’aura aucune importance. Ce qui devait être accompli le fut et le reste n’est plus que commentaires.
Cela pourrait signaler la fin mais ce n’est que le début. En effet tout ce qui meurt renaît inévitablement. Tout ce qui a été fait sera défait. Tout ce qui a été dit sera contredit.
Une fois l’œuvre achevé, que les forces de destructions accomplissent à leur tour le travail ravageur qui est le leur. Tout ne fait que tourner. Construction, déconstruction, reconstruction, reconsdestrution.
Ainsi va la vie. Tout le temps en permanence, à chaque seconde. Son rythme naturel est de s’écouler. Rien ne peut l’arrêter. Même si la vision que nous avons de nous même se veut stabilisatrice, rien n’y fait. Malgré tous nos efforts pour demeurer inamovibles, la première chose à nous rappeler que la vie n’est pas statique est notre corps. Toutes nos tentatives n’empêcheront pas que les choses passent.
Il est inutile de les retenir, nous en serions les premiers à en souffrir. Nous souffrons de cela. Pourquoi retenir notre souffrance? Pourquoi vouloir se déterminer par rapport à elle? Pourquoi l’accumuler à l’intérieur de nous et ne vivre plus qu’en fonction d’elle?
Se définissant par rapport à nos malheurs et douleurs, il devient difficile pour nous de laisser passer la souffrance car si celle-ci s’en va, que serons nous? Nous préférons donc garder notre souffrance à l’intérieur de nos entrailles car nous avons peur de perdre notre identité. Le temple construit à l’intérieur de nous est celui de la peur, il n’a pour fondation que la peur. En conséquence, lorsque vient le temps d’évacuer la souffrance, au lieu de laisser couler, notre mécanisme interne malgré nos désirs de surface gardera en nous souffrance.
Le temple de peur que nous avons construit en nous se nourrit de cette souffrance. L’évacuation de cette souffrance devient donc une attaque directe contre ce temple. Il n’est pas de son intérêt que nous laissions sortir nos douleurs accumulées. Il fera tout pour nous en empêcher. Le but de tous temples ou toutes forteresses est de nourrir et protéger tous ceux qui y vivent. Donc lorsque vient le moment de laisser sortir la souffrance, la forteresse la protègera. Elle utilisera toutes les subtilités pour nous détourner de cette action. Si malgré ces efforts nous persistons, la peur qu’elle suscitera en nous sera telle que notre anxiété s’agrandira. Il est même possible que nous tombions malade ou que nous ayons des accidents. C’est vous dire à quel point ce temple est puissant.
Cela étant dit, notre détermination à évacuer la souffrance et la douleur finit toujours par gagner. Il s’agit donc d’aller au travers de nos peurs et de revivre ces souffrances pour que nous rejoignions le mouvement naturel des choses. C’est-à-dire laisser couler. Pourquoi souffrir en étant à contre courant de notre vie et rester dans le faux alors que nous pouvons évacuer la souffrance en suivant le rythme de notre vie et rester dans le vrai?
Le choix présenté ainsi semble bien simple. Et pourtant, nous sommes pour la plupart très souvent bien loin de comprendre cela. Nous rechignons à laisser couler lorsque vient le temps de le faire et nous voulons que les choses s’accélèrent lorsque nous devons prendre le temps de comprendre. Sans arrêt nos souhaits sont à l’ opposer de ce que l’écoulement sain de notre vie exige.
C’est ainsi que nous nous plaignons, nous retardons notre vie, nous évitons de sauter le pas de peur d’aller au devant de nous. Comme il est bon de prétendre ne pas savoir. Nous sommes dans le refus de la transformation, le rejet du passage à la vraie vie. Nous cherchons sans cesse à reposer nos forces sur ceux qui nous entourent de peur d’utiliser les nôtres. Nous ne nous donnons de la valeur que lorsque nous sommes soutenus par les autres. Cette situation accroît notre peur car nous sentons bien que s’ils ne sont pas là, nous sommes fichus. Cette peur nourrit le temple ou la forteresse de souffrance qui s’est érigé en nous au fil des années.
Elle nous maintient dans un désir de nous faire cajoler, dorloter, supplier en permanence. Tant que nous sommes dans ce schéma, le temple nous tient car il nous dit ce que nous devons penser et prétend être le seul à savoir comment nous combler.
C’est pourquoi malgré nos désirs exprimés d’autonomie, nous cherchons toujours à nous accrocher aux autres. Lorsque la surface dit : « je veux être libre », le fond de notre inconscient crit lui son besoin de rester dans l’état d’enfantillage, il trahit notre mensonge de surface. C’est ce qui explique que chaque pas que nous faisons dans le sens de l’autonomie nous ramène toujours vers la dépendance vis à vis des autres tant que nous ne sommes pas conscients de ce phénomène. Une fois que nous saisissons ce jeu, la vraie bataille commence.
Alors la prochaine fois que nous entendons que c’est fini ou que les choses tirent vers leurs fins, au lieu d’être pris de panique car nous mettons nos pieds sur une terre vierge, nous devons plus tôt chercher à nous laisser guider par la vie. C’est en effet une chance de rentrer dans un monde que nous ne connaissons pas. Le manque de référence est une opportunité pour que nous nous laissions inspirés par la vie.
Fort de notre vécu, lorsque nous arrivons sur la page blanche, la prudence, la patience, la douceur, la tendresse se doivent d’être nos alliées et non plus la peur. Si au début de la page blanche nous imprimons nos premières lettres dans la peur, qu’en sera-t-il de ceux qui nous suivrons.
Tels les enfants de Dieu, nous sommes devant la page blanche. Tout reste à écrire. Nous avons assisté à l’apocalypse du monde ancien et avons survécu et c’est à nous d’écrire d’écrire de quoi ce monde sera fait.
